Michel Random

« Énergie et matière vivante : Pour Lupasco, les deux propriétés de l’énergie, identité et différenciation, sont à la fois distinctes et cependant étroitement reliées. De ces deux énergies vectorielles naissent encore deux matières, l’une physique, l’autre biologique. Les deux matières, étant diversifiées, conduisent à une hétérogénéisation : elles créent tout ce qui existe.

La troisième matière contient en elle-même toutes les énergies… C’est ce que Lupasco nomme aussi la Troisième Logique, ce qu’il considérait comme sa grande découverte. C’est l’occasion de noter que le soufisme conçoit aussi l’univers comme un ensemble de « corporéités ». Autrement dit, tout ce qui est manifesté dans l’univers appartient à des formes, semblables à des corps de plus en plus fins, mais qui n’échappent pas à la matière. La pensée, elle-même, étant aussi une fine matière.

Ces quelques exemples montrent comment Lupasco est un grand visionnaire de la connaissance. La science est frileuse, elle craint qu’on cesse d’être scientifique quand quelque chose n’est pas évident dans la chambre à bulles ou sous un microscope.

Il faut de grands esprits comme Lupasco ou David Bohm pour n’avoir pas peur du sens. Après tout, c’est le regard qui contribue à créer le réel, autant que le réel crée le regard (B. d’Espagnat).

« La Tradition arrive à des conclusions auxquelles j’arrive personnellement par des trajets extrêmement complexes et longs. C’est une vérification d’une prise de conscience de la conscience du monde par la Tradition. C’est extrêmement intéressant. » (p. 185)

Le Vide aussi est une potentialisation, un Tao qui contient d’infinies potentialisations, donc d’infinis univers. La Manifestation étant être et non être, la potentialité est donc « ce qui n’est pas encore actualisé, mais qui contient ce qui va s’actualiser ». Je donne un exemple concret, dit Lupasco : « Je vais acheter du tabac en face de chez moi ; eh bien, ça c’est une potentialité : à ce moment-là, mon sujet est occupé parce que mon système neuro-central est occupé par cette potentialité « aller chercher du tabac ». Quand je vais acheter du tabac, j’actualise cette potentialité. » (Entretiens avec M. Random)

On peut passer du tabac à l’échelle cosmique, et au monde de tous les possibles. La potentialité est conscience, et la conscience troisième matière ou troisième univers. « L’Univers nous donne quelque pâle exemple, la vulnérable, rare et pourtant puissante matière psychique, qui s’élabore, étonnamment conquérante sur notre planète et qui ne doit certes pas manquer dans d’autres parties de notre monde », écrit S. Lupasco.

 » A chaque niveau, il y a conscience » dit-il. La conscience ne disparaît jamais. Ici, la conscience c’est l’information orientée, dirigée, programmée, « consciente » en quelque sorte. Et notre conscience, c’est le réel, l’ordre implicite et explicite du monde lui-même, comme dirait David Bohm.

Ainsi on peut concevoir d’autres mondes, ou d’autres « parties de notre monde ». (…) « C’est justement là le mérite historique de Lupasco, dit Basarab Nicolescu ; il a su reconnaître que l’infinie multiplicité du réel peut être restructurée, dérivée à partir de seulement trois termes logiques, concrétisant ainsi l’espoir formulé auparavant par Peirce. » (Nous, la particule et le monde, op.cit). De fait, on retrouve cette structure ternaire dans notre cerveau. Notre cerveau travaille bien dans l’espace-temps, mais la conscience existe spontanément hors de l’espace-temps.

Il ne peut y avoir qu’un sens à l’énergie dans l’univers : l’énergie-conscience : »La Conscience est Energie » dit le Shakta Vedanta.

L’énergie mystérieuse de Brahman, l’Absolu. Mais l’énergie ou la conscience de Brahman, de Bouddha ou de Lao-tseu, nous l’avons dit, est vide, vide ou immatérielle comme la pensée. Ce Vide contient toutes les énergies.

Ce qui nous conduit au concept de pure énergie et de non-matière comme l’avait bien vu Lupasco.
« Tous les objets qui nous entourent … n’ont rien de « matériel », dans le sens plusieurs fois millénaire et instinctif de la notion de matière, ils ne sont … que les manifestations et les systématisations plus ou moins résistantes de l’énergie … » (p. 23, Les Trois Matières).

Toute perception, toute connaissance, toute énergie, procède donc de la nature de l’esprit. Conclusion à laquelle Von Neumann, Henry Stapp, David Bohm, Bernard d’Espagnat et tant d’autres physiciens sont parvenus. Les événements cérébraux sont des phénomènes quantiques qui déterminent à leur tour la nature de l’information. Michel RANDOM

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 – Mai 1998