Basarab Nicolescu

Extraits de la communication de Basarab Nicolescu « De la physique quantique à l’ontologie » lors du colloque du CIRET dédié à Lupasco : « Dans son livre le plus célèbre Les trois matières, publié neuf ans après Le principe d’antagonisme, Lupasco écrit : « … la matière ne part pas de l’ inanimé … pour s’élever, par le biologique, de complexité en complexité, jusqu’au psychique et même au-delà : ses trois aspects constituent … trois orientations divergentes, dont l’une, du type microphysique … n’est pas une synthèse de deux, mais plutôt leur lutte, leur conflit inhibiteur … ». La conclusion que toute manifestation, tout système comporte un triple aspect – macrophysique, biologique et quantique (microphysique ou psychique) – est certes étonnante et riche de multiples conséquences.

La tridialectique lupascienne est une vision de l’unité du monde, de sa non-séparabilité : « … il n’est pas d’élément, d’événement, de point quelconque au monde qui soit indépendant, qui ne soit dans un rapport quelconque de liaison ou de rupture avec un autre élément ou événement ou point, du moment qu’il y a plus d’un élément ou événement ou point dans le monde (ne serait-ce que pour notre représentation ou notre intellect) … « . Et Lupasco conclut : « Tout est ainsi lié dans le monde … si le monde, bien entendu, est logique »…. Lupasco renoue avec la tradition en éclairant d’une manière nouvelle l’ancien principe d’interdépendance universelle. Mais il anticipe aussi d’une décennie le principe de bootstrap, introduit en physique quantique par Geoffrey Chew et selon lequel chaque particule est ce qu’elle est parce que toutes les autres particules existent à la fois. Dans un certain sens, toute particule est faite de toutes les autres particules. Il n’est donc pas étonnant que Lupasco partage, avec la théorie du bootstrap, l’idée qu’il ne peut pas y avoir des constituants ultimes de la matière. Pour Lupasco, tout système est un système de systèmes. Lupasco montre avec pertinence le fondement métaphysique de la croyance dans les constituants ultimes de la matière, croyance assez tenace aujourd’hui encore parmi les physiciens quantiques : « … l’élément … sera toujours, à son tour, composé d’éléments, contiendra toujours structurellement d’autres éléments, sans que l’on puisse arriver jamais à un élément dernier qui signifierait … l’identité parfaite et la non-contradiction absolue … et qui réduirait donc toute chose à un élément unique, somme toute, à l’UN métaphysique … « .

En physique des particules, les quarks nous apparaissent certes comme des constituants ultimes de la matière. Mais les quarks ont une propriété paradoxale : le mécanisme théorique de confinement permanent des quarks nous dit qu’ils ne peuvent jamais sortir de la matière, car, pour sortir, ils auraient besoin d’une énergie infinie. De plus, sur le plan théorique, on pourrait s’attendre à ce que les quarks aient, à leur tour, des sous-constituants. La quête des constituants ultimes de la matière semble sans fin.

(Extraits du Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 – Mai 1998)